Présentation
Beyond: Two Souls se distingue d’abord par l’échelle de son récit. Quantic Dream ne concentre pas l’histoire sur quelques jours ou sur une seule crise, mais accompagne Jodie Holmes pendant environ quinze années. Le joueur la découvre enfant, adolescente puis jeune adulte, dans des situations parfois séparées par plusieurs années et appartenant à des contextes très différents.
La version originale organise ces épisodes de manière non chronologique. Le récit peut montrer une Jodie adulte dans une situation extrême avant de revenir à son enfance, ou présenter les conséquences d’un événement longtemps avant d’en dévoiler l’origine. Cette construction demande au joueur de reconstituer progressivement le parcours du personnage et donne une importance particulière aux transformations de Jodie entre deux périodes de sa vie.
Aiden constitue naturellement le centre de cette expérience. Le joueur peut passer de Jodie à l’entité dans de nombreuses situations, mais les deux personnages n’interagissent pas de la même manière avec leur environnement. Jodie reste soumise aux contraintes physiques du monde, tandis qu’Aiden peut franchir certains obstacles, observer des espaces inaccessibles et intervenir sur des objets ou des personnes lorsque le jeu le permet.
Cette alternance sert aussi bien l’exploration que l’action. Aiden peut repérer ce qui se trouve derrière une porte, provoquer une diversion, déplacer certains éléments ou protéger Jodie. Dans des situations plus tendues, ses capacités peuvent également devenir beaucoup plus agressives. Le système reste fortement contextuel, mais il donne régulièrement au joueur un autre point de vue sur une même scène.
La relation entre Jodie et Aiden dépasse toutefois la simple mécanique de gameplay. Aiden possède une forme d’autonomie et peut parfois agir d’une manière que Jodie désapprouve. Leur lien peut devenir source de protection, de frustration, de dépendance ou d’isolement selon les moments. Depuis l’enfance, Jodie doit ainsi composer avec une présence qui lui donne des capacités extraordinaires tout en rendant difficile toute tentative de vie véritablement ordinaire.
Nathan Dawkins occupe une place majeure dans cette période de formation. Chercheur spécialisé dans les phénomènes paranormaux, il devient progressivement une figure centrale dans la vie de Jodie. Leur relation dépasse la simple étude scientifique et prend une dimension plus personnelle, ce qui rend plus ambigu le rapport entre son affection pour elle et son intérêt pour ce qu’elle représente.
Le jeu cherche d’ailleurs à donner une dimension scientifique à son univers paranormal. Aiden et les autres phénomènes surnaturels ne sont pas uniquement présentés comme inexplicables : ils font l’objet d’expériences, d’appareils de mesure et de recherches autour d’une dimension invisible. Cette approche place Beyond à la frontière entre fantastique paranormal et science-fiction.
Le récit change régulièrement de registre. Certaines séquences relèvent du drame familial, d’autres du thriller d’espionnage ou de l’horreur, tandis que plusieurs passages ralentissent fortement pour suivre Jodie dans des situations beaucoup plus quotidiennes. Cette variété peut donner au jeu une identité parfois disparate, mais elle correspond aussi à son ambition de raconter différentes étapes d’une vie plutôt qu’une aventure continue dans un seul environnement.
Lorsque le gouvernement commence à utiliser les capacités de Jodie, le ton change encore. L’enfant observée dans un laboratoire devient une jeune femme entraînée à survivre, combattre et remplir certaines missions. Le lien avec Aiden cesse alors d’être seulement un phénomène à comprendre et devient une capacité que les institutions cherchent à exploiter.
Les séquences d’action restent fidèles à l’approche cinématographique de Quantic Dream. Les mouvements et combats de Jodie sont largement contextuels, avec des actions demandant au joueur d’accompagner la direction de son corps ou de réagir à une situation précise. Le système privilégie la continuité visuelle et la mise en scène plutôt qu’une grande profondeur mécanique.
Les choix suivent la même logique. Certaines conversations proposent plusieurs réponses, certaines actions peuvent être acceptées ou refusées et l’utilisation d’Aiden peut parfois modifier le déroulement d’une scène. Les réussites ou échecs de certaines séquences influencent également plusieurs situations.
La structure générale reste cependant beaucoup plus dirigée que celle d’un jeu comme Detroit: Become Human. Jodie traverse des étapes essentielles qui restent nécessaires à la cohérence du récit. Les décisions modifient davantage les relations, certaines scènes, le sort de plusieurs personnages et les possibilités offertes vers la conclusion qu’elles ne transforment complètement la trajectoire principale.
Cette limite peut créer un décalage entre la présence régulière de choix et l’ampleur réelle des bifurcations. Elle permet en revanche à Quantic Dream de conserver une mise en scène et une construction dramatique très contrôlées. L’expérience cherche moins à produire des histoires radicalement différentes qu’à donner plusieurs nuances au parcours de Jodie.
L’interprétation joue enfin un rôle essentiel. Elliot Page incarne Jodie adulte et Willem Dafoe Nathan Dawkins grâce à une capture de performance poussée enregistrant voix, expressions et mouvements. Cette technologie sert les grandes scènes spectaculaires, mais fonctionne particulièrement bien dans les moments plus calmes où un regard, une hésitation ou une conversation suffisent à faire avancer une relation.
Ces séquences renforcent l’un des thèmes récurrents du jeu : malgré la présence permanente d’Aiden et les capacités extraordinaires qui en découlent, Jodie reste souvent profondément seule. Une grande partie de son parcours consiste ainsi à chercher des relations, une stabilité et une forme d’indépendance dans une existence que d’autres ont longtemps tenté d’étudier, contrôler ou utiliser.
Ce qu'il faut retenir
- Une aventure narrative qui suit environ quinze années de la vie de Jodie Holmes, de son enfance à l’âge adulte.
- Une héroïne liée depuis sa naissance à Aiden, une entité invisible que le joueur peut également contrôler dans de nombreuses situations.
- Une narration initialement non chronologique qui présente le parcours de Jodie sous forme de fragments.
- Un gameplay principalement contextuel mêlant exploration, dialogues, action et utilisation des capacités d’Aiden.
- Nathan Dawkins, incarné par Willem Dafoe, comme figure scientifique et personnelle majeure dans la vie de Jodie.
- Un récit qui mélange drame intime, paranormal, science-fiction, espionnage et horreur.
- Des décisions capables de modifier plusieurs relations, scènes, destins de personnages et variantes de conclusion sans transformer totalement la trame principale.
Conclusion
Beyond: Two Souls trouve sa singularité dans la manière dont il relie son dispositif surnaturel à une histoire profondément centrée sur Jodie. Aiden lui permet d’accomplir des choses impossibles, mais son existence influence aussi son enfance, ses relations et la manière dont les autres la regardent. Le jeu s’intéresse donc autant aux possibilités offertes par ce lien qu’aux difficultés qu’il impose à celle qui doit vivre avec lui.
Cette idée fonctionne particulièrement bien grâce à l’ampleur temporelle du récit. Voir Jodie à différents âges permet de mesurer l’évolution de son rapport à Aiden, aux chercheurs, au gouvernement et aux personnes qu’elle rencontre. La narration non chronologique accentue cette logique en montrant parfois les conséquences avant les causes, même si elle peut également rendre certains passages plus artificiels ou fragmenter fortement le rythme.
Le jeu reste aussi représentatif de l’approche très dirigée de Quantic Dream. Les choix existent et peuvent modifier plusieurs situations importantes, mais la trajectoire principale conserve de nombreux points obligatoires. Cette tension entre interaction et mise en scène constitue l’une de ses principales limites, surtout lorsque certaines décisions semblent promettre des bifurcations plus importantes qu’elles ne le sont réellement.
Ses meilleurs moments reposent cependant moins sur la quantité de branches narratives que sur la continuité émotionnelle du personnage. Les relations avec Nathan, les conflits avec Aiden, les périodes de solitude et les tentatives de Jodie pour mener une vie plus ordinaire donnent au récit une dimension qui dépasse son dispositif paranormal. Beyond: Two Souls reste ainsi une expérience très scénarisée et parfois inégale, mais dont l’ambition de suivre une personne sur une large partie de sa vie lui donne une identité particulière parmi les jeux narratifs de Quantic Dream.
À savoir
- Beyond: Two Souls est développé par le studio français Quantic Dream et est initialement sorti sur PlayStation 3 en octobre 2013.
- Le jeu suit environ quinze années de la vie de Jodie Holmes, depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte.
- Jodie est interprétée en capture de performance par Elliot Page, tandis que Willem Dafoe incarne Nathan Dawkins.
- Le joueur peut alterner entre Jodie et Aiden afin notamment d’explorer certains espaces, résoudre des situations et protéger Jodie.
- La version originale raconte les chapitres dans un ordre non chronologique ; les éditions ultérieures permettent également de parcourir l’histoire dans l’ordre chronologique.
- Beyond: Two Souls a ensuite été adapté sur PlayStation 4 puis sur PC.
- Le jeu a été présenté dans la sélection officielle du Tribeca Film Festival en 2013.