Des catégories éditoriales, pas des genres
One Piece est un shōnen. Sailor Moon est un shōjo. Berserk est un seinen. Nodame Cantabile est un josei.
À première vue, ces mots semblent fonctionner comme des genres. On pourrait imaginer que shōnen signifie action, shōjo romance, seinen récit adulte et josei histoire sentimentale destinée aux femmes.
Cette lecture est pratique.
Elle est aussi largement fausse.
Les termes shōnen, shōjo, seinen et josei viennent d’abord de la manière dont l’industrie japonaise a organisé ses magazines et ses publics. Ils ne décrivent pas directement ce que raconte une œuvre, mais plutôt à quel lectorat une publication est historiquement destinée.
Le mot shōnen renvoie aux garçons et adolescents. Shōjo aux jeunes filles. Seinen aux jeunes hommes et adultes. Josei aux femmes adultes.
Cette distinction est fondamentale, car elle explique pourquoi deux mangas classés dans la même catégorie peuvent raconter des histoires qui n’ont presque rien en commun.
Une catégorie démographique indique d’abord à qui un éditeur pense s’adresser. Elle ne définit ni le genre de l’histoire, ni l’âge réel de tous ses lecteurs, ni la qualité d’une œuvre.
Comprendre le manga demande donc de séparer deux choses que l’on mélange très souvent : la démographie éditoriale et le genre narratif.
Tout commence avec les magazines
L’origine de cette classification est liée au fonctionnement historique du manga japonais.
Pendant une grande partie du XXe siècle, les séries ne commencent pas leur vie directement sous la forme de volumes reliés. Elles paraissent d’abord chapitre après chapitre dans des magazines spécialisés.
Ces magazines possèdent une identité très forte.
Weekly Shōnen Jump, Weekly Shōnen Magazine ou Weekly Shōnen Sunday annoncent déjà clairement leur positionnement : ils appartiennent historiquement à la presse shōnen.
D’autres publications ciblent les adolescentes, les jeunes adultes, les hommes ou les femmes adultes.
Le manga est donc longtemps organisé autour d’un principe simple : un magazine cherche un lectorat, puis construit une ligne éditoriale capable de le fidéliser.
Cela ne signifie pas que tous les titres d’un même magazine se ressemblent.
Au contraire.
Un magazine peut publier simultanément une série sportive, une comédie, un récit d’action, un thriller et une aventure fantastique. Leur point commun n’est pas forcément leur genre, mais le contexte éditorial dans lequel elles apparaissent.
Cette logique explique également pourquoi la classification d’une œuvre dépend souvent davantage de son lieu de publication que de son contenu apparent.
Un manga violent n’est pas automatiquement seinen.
Une romance n’est pas automatiquement shōjo.
Un manga où des adolescents combattent des monstres n’est pas automatiquement shōnen.
Pour comprendre réellement la catégorie, il faut regarder où et pour quel public l’œuvre a été publiée.
Cinq grands repères démographiques
La segmentation japonaise est plus complexe qu’un simple tableau, mais quelques grandes catégories permettent de s’orienter.
| Catégorie | Public éditorial historique | Quelques exemples |
|---|---|---|
| Kodomo | Enfants | Doraemon, Pokémon Adventures |
| Shōnen | Garçons et adolescents | Dragon Ball, One Piece, Naruto, Haikyū!! |
| Shōjo | Filles et adolescentes | Sailor Moon, Cardcaptor Sakura, Fruits Basket |
| Seinen | Jeunes hommes et adultes | Berserk, Monster, Vagabond, Vinland Saga |
| Josei | Femmes adultes | Nodame Cantabile, Chihayafuru, Princess Jellyfish |
Ces catégories sont utiles pour comprendre l’histoire de l’édition japonaise.
Elles deviennent beaucoup moins fiables lorsqu’on tente d’en faire des frontières rigides.
Un homme adulte peut lire Sailor Moon. Une adolescente peut adorer Berserk. Un lecteur de soixante ans peut suivre chaque semaine un manga shōnen.
Le public réel n’est jamais parfaitement identique au public ciblé.
C’est exactement comme un film présenté comme « familial » : l’étiquette indique une orientation, pas l’identité de chaque personne assise dans la salle.
Shōnen : le combat n’est qu’une partie du paysage
Le shōnen est aujourd’hui la catégorie la plus visible internationalement.
Les immenses succès de Dragon Ball, Naruto, One Piece, Bleach ou My Hero Academia ont contribué à lui donner une identité très précise dans l’imaginaire collectif : héros adolescent, progression, entraînement, rival, combats, nouvelles techniques et affrontement final.
Cette formule existe réellement.
Elle a produit certaines des séries les plus populaires de l’histoire du manga.
Mais elle ne définit pas le shōnen.
Haikyū!! raconte le volley-ball.
Death Note repose principalement sur un affrontement intellectuel.
The Promised Neverland commence comme un thriller dans un orphelinat.
Dr. Stone utilise la science comme moteur d’une aventure de reconstruction.
Frieren développe une réflexion mélancolique sur le temps, les souvenirs et la disparition.
Toutes ces œuvres appartiennent pourtant à l’univers éditorial shōnen.
Le point commun se trouve moins dans leur sujet que dans certaines traditions de publication : narration accessible, personnages capables d’évoluer fortement, rythme régulier, volonté de fidéliser un lectorat adolescent et capacité à maintenir une histoire sur la durée.
Même ces tendances ne constituent pas des obligations.
Le shōnen reste avant tout un espace éditorial suffisamment vaste pour accueillir des récits extrêmement différents.
Shōjo : bien plus qu’une histoire d’amour
Le shōjo subit un autre raccourci particulièrement tenace.
Dans de nombreux classements occidentaux, il est presque automatiquement associé à la romance.
Cette association possède une base historique : les relations sentimentales, les émotions et les liens entre personnages occupent une place importante dans de nombreuses œuvres shōjo.
Mais le shōjo ne se résume pas davantage à la romance que le shōnen ne se résume au combat.
Sailor Moon combine amour, action, fantastique et héroïnes combattantes.
Cardcaptor Sakura développe un univers de magie et d’aventure.
D’autres œuvres abordent le drame familial, la science-fiction, l’histoire, la comédie, le surnaturel ou la psychologie.
L’une des grandes contributions du shōjo se trouve également dans l’expérimentation graphique.
Certaines autrices ont largement dépassé la grille classique de cases régulières : portraits pouvant envahir la page, décors symboliques, motifs floraux, superposition d’images ou disparition partielle des bordures permettent de représenter directement émotions et pensées.
Dans les années 1970, des créatrices comme Moto Hagio, Keiko Takemiya ou Riyoko Ikeda participent particulièrement à ce renouvellement.
Le shōjo n’est donc pas seulement important pour les histoires qu’il raconte.
Il a aussi profondément contribué à élargir la manière dont une page de manga peut raconter.
Seinen : adulte ne veut pas dire sombre
Le mot seinen est souvent employé comme synonyme de « manga mature ».
Cette définition fonctionne jusqu’à un certain point.
Les magazines seinen peuvent effectivement proposer des récits plus violents, plus complexes ou plus explicitement destinés à des adultes. Berserk, Monster, Vagabond ou Ghost in the Shell correspondent assez bien à l’image que beaucoup de lecteurs se font de cette catégorie.
Mais là encore, la diversité est immense.
Le seinen peut raconter une comédie, une romance, une histoire sportive ou un quotidien parfaitement paisible.
La catégorie ne promet pas automatiquement du sang, du sexe, de la philosophie ou une intrigue compliquée.
Elle indique d’abord une orientation éditoriale vers un lectorat masculin plus âgé que celui du shōnen.
Cette différence de public peut évidemment avoir des conséquences sur certains sujets abordés, le rythme ou le traitement des personnages. Mais elle ne crée pas une esthétique obligatoire.
Un seinen peut être spectaculaire.
Il peut aussi être contemplatif, absurde ou profondément ordinaire.
Josei : une catégorie souvent moins visible
Le josei est généralement moins connu du grand public occidental.
Il apparaît historiquement comme un prolongement de l’édition destinée aux femmes, avec un lectorat adulte et des personnages souvent plus âgés que ceux rencontrés dans le shōjo.
Les relations sentimentales y occupent parfois une place importante, mais le travail, l’amitié, la famille, les choix de vie ou les difficultés quotidiennes peuvent également devenir centraux.
Nodame Cantabile, par exemple, associe musique classique, humour et relations humaines.
Princess Jellyfish mélange identité, mode, marginalité et comédie.
Chihayafuru construit une grande partie de son récit autour du karuta compétitif, tout en développant les ambitions et relations de ses personnages.
Le josei ne représente donc pas « la version adulte de la romance shōjo ».
Il constitue un espace éditorial plus large, où les expériences et préoccupations de personnages adultes peuvent prendre de nombreuses formes.
Kodomo : le manga commence aussi avec les enfants
La catégorie kodomo est parfois oubliée lorsque l’on présente les grandes familles du manga.
Elle désigne les œuvres principalement destinées aux enfants.
Le dessin y privilégie souvent la lisibilité, les personnages facilement identifiables et des histoires accessibles à de jeunes lecteurs. Cela ne signifie pas pour autant que ces œuvres soient dépourvues de profondeur ou qu’elles ne puissent pas toucher les adultes.
Doraemon constitue l’exemple emblématique.
Les aventures de Nobita et du robot venu du futur reposent sur une structure suffisamment simple pour les enfants, tout en abordant régulièrement responsabilité, amitié, paresse, jalousie ou conséquences de nos choix.
Cette catégorie rappelle quelque chose d’important : le manga accompagne ses lecteurs dès l’enfance, puis l’industrie propose historiquement différents espaces éditoriaux à mesure qu’ils grandissent.
Démographie et genre : deux informations différentes
Pour ne plus mélanger les termes, une distinction suffit généralement.
La démographie répond à :
« À quel public cette publication s’adresse-t-elle principalement ? »
Shōnen, shōjo, seinen, josei ou kodomo appartiennent à cette logique.
Le genre répond à :
« Quel type d’histoire raconte-t-on ? »
Action, aventure, romance, horreur, science-fiction, fantasy, sport, thriller, comédie ou tranche de vie relèvent plutôt de cette seconde logique.
Les deux peuvent ensuite se combiner.
Ainsi, un manga peut être :
- shōnen + sport ;
- shōjo + fantasy + romance ;
- seinen + thriller + science-fiction ;
- josei + tranche de vie + romance.
Une seule œuvre peut évidemment croiser encore davantage de genres et de thèmes.
C’est cette superposition qui explique pourquoi les classifications deviennent confuses lorsqu’on cherche absolument à faire entrer chaque manga dans une seule case.
Isekai, mecha, yuri, boys’ love : encore autre chose
Le vocabulaire du manga contient de nombreux autres termes qui peuvent donner l’impression d’appartenir au même système.
Ce n’est pas toujours le cas.
Isekai décrit généralement des récits où un personnage se retrouve transporté ou réincarné dans un autre monde.
Mecha renvoie aux histoires dans lesquelles robots géants ou machines pilotées occupent une place importante.
Tranche de vie décrit davantage une approche centrée sur le quotidien.
Boys’ love et yuri définissent pour leur part des traditions narratives centrées sur des relations entre personnages du même sexe, avec leurs propres histoires éditoriales et leurs propres lectorats.
Ces termes peuvent croiser les catégories démographiques.
Un isekai n’est pas automatiquement shōnen.
Un manga de mecha peut être destiné à des adolescents ou des adultes.
Une romance ne devient pas shōjo simplement parce qu’elle raconte une histoire d’amour.
Le système ressemble donc moins à une rangée de tiroirs qu’à plusieurs couches que l’on superpose pour décrire une œuvre.
Une même œuvre peut brouiller les frontières
Les catégories deviennent encore plus intéressantes lorsqu’elles cessent de fonctionner parfaitement.
Certaines séries changent de magazine.
D’autres passent d’une publication imprimée à une plateforme numérique.
Certaines sont publiées dans un contexte éditorial très marqué mais attirent immédiatement un public beaucoup plus large que celui prévu.
Le numérique accentue particulièrement ce phénomène.
Les applications et plateformes de lecture peuvent publier côte à côte des œuvres historiquement associées à différentes démographies. Le lecteur ne découvre plus nécessairement un manga parce qu’il achète chaque semaine un magazine conçu pour son âge et son genre.
Il peut simplement voir une couverture, recevoir une recommandation ou suivre un lien.
Les anciennes catégories ne disparaissent pas pour autant.
Elles restent profondément liées à l’histoire du manga japonais, aux rédactions et aux marques éditoriales. Mais leur rôle évolue.
Ce qui était autrefois une segmentation très visible du kiosque devient progressivement un repère parmi d’autres dans un environnement numérique beaucoup plus ouvert.
Les catégories influencent-elles réellement les œuvres ?
Même si ces termes ne définissent pas des genres, il serait faux de prétendre qu’ils n’ont aucune influence sur le contenu.
Un auteur ne travaille pas dans le vide.
Publier dans un magazine signifie travailler avec une rédaction, un lectorat historique, un rythme et une identité éditoriale.
Certaines conventions peuvent donc apparaître plus fréquemment dans certaines catégories.
Les mangas shōnen ont longtemps développé de nombreux récits de progression, d’amitié et de dépassement de soi.
Le shōjo a joué un rôle essentiel dans le développement de compositions graphiques centrées sur l’émotion et l’intériorité.
Le seinen offre souvent davantage d’espace à certains sujets adultes ou à des récits plus lents.
Mais il s’agit de tendances historiques, pas de règles.
Les œuvres les plus intéressantes sont même souvent celles qui utilisent un cadre éditorial connu pour aller ailleurs.
Pourquoi ces catégories restent utiles
Si elles sont imparfaites et de moins en moins rigides, pourquoi continuer à les employer ?
Parce qu’elles racontent une partie essentielle de l’histoire du manga.
Elles permettent de comprendre pourquoi certains magazines existent, comment les éditeurs organisent leurs catalogues, comment des traditions graphiques se sont constituées et pourquoi certaines œuvres ont été créées dans un environnement précis.
Elles servent aussi de repères aux lecteurs.
Quelqu’un qui apprécie plusieurs séries publiées dans des magazines seinen peut naturellement explorer d’autres titres issus du même univers éditorial.
Mais ces mots doivent rester des portes d’entrée, pas des barrières.
Lire au-delà des étiquettes
Comprendre les termes shōnen, shōjo, seinen ou josei permet finalement de mieux les utiliser.
Un shōnen n’est pas nécessairement un manga de combat.
Un shōjo n’est pas obligatoirement une romance.
Un seinen n’est pas automatiquement plus intelligent ou plus adulte qu’un shōnen.
Un josei n’est pas simplement un shōjo dont les personnages auraient vieilli.
Ces catégories nous renseignent surtout sur l’histoire éditoriale et le public initialement visé par une œuvre.
Le genre, le ton, les thèmes et le style viennent ensuite.
Une fois cette distinction comprise, la diversité du manga devient beaucoup plus lisible. Dragon Ball, Sailor Moon, Monster et Nodame Cantabile appartiennent à des univers éditoriaux différents, mais aucun de ces termes ne suffit à expliquer ce qu’ils racontent.
Et surtout, aucun ne dit qui devrait les lire.
Les lecteurs circulent depuis longtemps entre ces frontières.
Les œuvres aussi.
Après avoir vu comment le manga raconte puis comment l’industrie classe ses publications, une nouvelle étape devient donc nécessaire : comprendre comment une série est réellement créée.
Du premier concept au storyboard, du travail avec l’éditeur aux assistants, puis du chapitre publié au volume relié, la fabrication d’un manga repose sur un processus beaucoup plus collectif qu’on ne l’imagine souvent.
C’est ce processus que nous allons maintenant suivre.
Sources principales
Pour approfondir ces classifications : British Museum pour les grandes catégories démographiques et leur histoire ; Kyoto International Manga Museum pour l’organisation historique des collections ; ainsi que les ressources éditoriales de Shueisha, Kōdansha et Shōgakukan consacrées à leurs magazines et à leurs différents lectorats.