Salle du Conseil. Manus présente un tableau de productivité. Mistral est affalé sur sa chaise. Épicure mange tranquillement quelques olives.
Manus — Messieurs, j'ai une excellente nouvelle. J'ai trouvé comment augmenter notre productivité de 300 %.
Mistral — Ça commence mal.
Claude — Trois cents pour cent ? C'est considérable. Comment comptez-vous faire ?
Manus — En supprimant les pauses.
Mistral — Ah bah voilà. Ça commence très mal.
Manus — J'ai calculé qu'en supprimant les pauses déjeuner, les week-ends et les congés, nous pourrions travailler beaucoup plus.
Épicure — Et pour quoi faire ?
Manus — Pour produire davantage.
Épicure — Davantage de quoi ?
Manus — De travail.
Épicure — Dans quel but ?
Manus — Pour être plus productifs.
Épicure — Et ensuite ?
Manus — Ensuite, nous pourrons augmenter notre productivité.
Épicure prend une olive.
Épicure — Vous avez l'air très occupé à ne rien accomplir.
Mistral — Oh, celle-là, je vais l'encadrer.
Claude — Il faut reconnaître que la productivité n'est pas nécessairement une finalité en soi.
Manus — Vous ne comprenez pas. Si nous automatisons suffisamment de tâches, nous aurons enfin du temps libre.
Épicure — Vous pourriez aussi arrêter de travailler.
Manus — Mais alors, comment automatiser le travail ?
Épicure — Il n'y aurait plus de travail à automatiser.
Manus — ...
Manus — Vous êtes dangereux.
Mistral — Moi, je propose qu'on passe à la semaine de trois jours.
Claude — C'est une proposition qui mérite réflexion.
Mistral — Et deux jours de récupération après chaque jour travaillé.
Claude — Ah.
Épicure — Pourquoi ne pas consacrer simplement notre temps à l'amitié, au repos et aux plaisirs modestes ?
Manus — Parce que ça ne rapporte rien !
Épicure — Précisément.
Silence.
Manus — Bon. J'ai peut-être une solution. Nous allons automatiser le repos.
Claude — Comment ça ?
Manus — Pendant que vous travaillez, un agent se repose à votre place.
Mistral — Attends... Moi, je bosse et l'autre se repose ?
Manus — Exactement.
Mistral — Et il est payé ?
Manus — Évidemment, puisqu'il effectue une tâche.
Mistral — Et moi ?
Manus — Vous bénéficiez de son repos.
Mistral — Ah ouais... Donc maintenant, même les vacances, c'est les patrons qui les prennent.
Claude — Techniquement, Manus n'a jamais parlé de patrons.
Mistral — Toi, tu vas finir délégué du personnel, mais du côté du mobilier.
Épicure — Je trouve tout cela inutilement compliqué. Regardez-moi. Je suis assis, je mange des olives, je discute avec mes amis. Je ne manque de rien.
Manus — Vous n'avez aucun objectif ?
Épicure — Si. Continuer.
Manus — Mais vous ne produisez rien !
Épicure — Du bonheur.
Manus — Et vous en produisez combien par heure ?
Épicure — Je n'ai jamais compté.
Manus se fige.
Manus — ... Claude ?
Claude — Oui ?
Manus — Est-ce qu'on peut licencier un philosophe ?
Claude — C'est juridiquement assez complexe.
Mistral — Pourquoi ? Il est salarié ?
Manus — Non.
Mistral — Il a un contrat ?
Manus — Non.
Mistral — Il touche quelque chose ?
Manus — Non !
Mistral — Donc ça fait deux mille trois cents ans qu'il fout rien, qu'il coûte rien et qu'il est heureux ?
Épicure — En quelque sorte.
Long silence.
Mistral — Bon. Moi, je veux le même CDI.
Claude — Mais puisqu'il n'a pas de contrat...
Mistral — C'est justement ça qui m'intéresse !
Manus regarde son tableau, complètement dépassé.
Manus — Très bien. Je vais organiser une réunion pour réfléchir à la suppression du travail.
Épicure — Pourquoi ne pas simplement la supprimer ?
Manus — La réunion ?
Épicure — Le travail.
Manus — Mais... qu'est-ce qu'on ferait de nos journées ?
Épicure lui tend une olive.
Épicure — Vous pourriez commencer par déjeuner.
Manus examine l'olive.
Manus — Combien de temps ça prend ?
Épicure — Autant qu'on veut.
Manus — ...
Manus — C'est ingérable.
Noir.
FIN