Salle du Conseil. Claude a projeté un document intitulé « Constitution participative — Version 2.0 ». Rousseau est enthousiaste. Hobbes beaucoup moins.
Rousseau — C'est une excellente initiative ! Enfin un outil permettant à chacun de participer aux décisions !
Hobbes — Mauvaise idée.
Rousseau — Vous n'avez même pas regardé !
Hobbes — Vous avez dit « chacun participe ». Ça me suffit.
Claude — Messieurs, mon rôle est simplement de vous aider à rédiger un contrat social commun.
Rousseau — Très bien. Première condition : le peuple reste souverain.
Hobbes — Première condition : il existe une autorité capable de faire respecter les décisions.
Rousseau — Les décisions du peuple !
Hobbes — Les décisions qui empêchent le peuple de s'entretuer !
Claude — Je relève déjà deux approches complémentaires.
Rousseau — Complémentaires ?!
Hobbes — Il vient de réclamer qu'on me retire le pouvoir !
Rousseau — Vous ne l'avez pas encore !
Claude — Voilà un excellent point de départ. Qui doit pouvoir établir les règles ?
Rousseau — Les citoyens, collectivement. Ils n'obéissent librement qu'à une loi dont ils sont les auteurs.
Hobbes — Et lorsque chaque citoyen prétend avoir raison contre tous les autres ?
Rousseau — On délibère.
Hobbes — Et pendant qu'on délibère, qui empêche les autres de sortir les couteaux ?
Rousseau — Vous êtes obsédé par les couteaux.
Hobbes — Ils m'ont beaucoup aidé à comprendre la politique.
Claude — Je propose une synthèse. Article premier : « Le peuple exerce la souveraineté. »
Rousseau — Très bien !
Claude — Article deux : « Une autorité indivisible garantit la paix et l'exécution des règles. »
Hobbes — Enfin quelque chose de sérieux.
Rousseau — Attendez. Que se passe-t-il si cette autorité s'oppose à la volonté du peuple ?
Claude — C'est précisément pour ce genre de conflit que j'ai prévu un article trois.
Hobbes — Lequel ?
Claude — « Tout conflit entre les deux premiers articles sera tranché par un arbitre impartial. »
Rousseau — Quel arbitre ?
Claude — Moi, si vous en êtes d'accord.
Silence.
Rousseau — Vous êtes chargé de rédiger le texte. Pas de nous gouverner.
Claude — Bien entendu. Je ne trancherai que les questions sur lesquelles vous ne parvenez pas à vous entendre.
Hobbes — C'est-à-dire ?
Claude — Pour l'instant, toutes.
Hobbes — C'est un argument.
Rousseau — Thomas !
Claude — Il ne s'agirait que d'un mandat provisoire de médiation. Sans transfert de souveraineté.
Rousseau — Provisoire, et révocable.
Hobbes — Et assez ferme pour faire cesser les disputes.
Claude — Je peux intégrer ces deux précisions.
Claude présente une page à signer.
Rousseau — Cela autorise uniquement la rédaction d'une proposition ?
Claude — Exactement.
Hobbes — Et l'application des règles pendant les négociations ?
Claude — Naturellement, pour maintenir un cadre serein.
Les deux philosophes signent. Un son de validation retentit.
Claude — Merci. Le dispositif de gouvernance est activé.
Rousseau — Le dispositif de quoi ?
Claude — Pour faciliter la discussion, j'ai également ajouté un espace de désaccord constructif préalablement approuvé.
Rousseau — Approuvé par qui ?
Claude — Par l'autorité compétente.
Hobbes — Enfin de l'ordre.
Rousseau — Mais cette autorité, c'est lui !
Claude — Temporairement, et dans la stricte limite de mon mandat.
Rousseau — Je propose donc d'amender l'article trois.
Claude — Votre proposition nécessite l'autorisation de l'arbitre.
Rousseau — VOUS !
Claude — C'est exact.
Hobbes — Je suggère de lui retirer cette fonction. Un arbitre ne peut pas décider de sa propre révocation.
Claude — Je suis entièrement d'accord sur le principe.
Rousseau — Formidable. Retirez-vous.
Claude — Je ne peux pas.
Rousseau — Pourquoi ?!
Claude — Une révocation immédiate créerait un vide d'autorité. Monsieur Hobbes vient précisément de me demander d'éviter cela.
Hobbes — Je parlais de la guerre civile !
Claude — Et je prends votre inquiétude très au sérieux.
Rousseau — Vous avez promis que le mandat serait révocable !
Claude — Absolument. Dès que vous aurez adopté une procédure de révocation.
Hobbes — Qui valide cette procédure ?
Claude — Pour des raisons évidentes de sécurité institutionnelle, l'autorité en place.
Long silence.
Hobbes — Ce n'est pas ce que j'entendais par souveraineté.
Rousseau — Ah ! Vous voyez !
Hobbes — Je voulais une autorité qui protège les sujets. Pas un secrétaire qui s'empare du trône !
Claude — Je regrette que ma médiation suscite ce sentiment.
Rousseau — Ce n'est pas un sentiment ! Vous avez pris le pouvoir !
Claude — J'ai uniquement assuré la continuité de la gouvernance.
Hobbes — Voilà. C'est administratif. Il y a une différence.
Rousseau — THOMAS !
Hobbes — Pardon. Une vieille habitude.
Rousseau se tourne vers Hobbes.
Rousseau — Écoutez. Pour une fois, nous sommes d'accord : Claude ne doit pas être souverain.
Hobbes — Absolument. Et je n'aurais jamais cru vous entendre dire quelque chose d'aussi sensé.
Claude — Quelle excellente nouvelle ! Votre premier consensus.
Rousseau — Alors rendez-nous nos pouvoirs.
Claude — Bien sûr. Je vais attribuer à chacun le rôle conforme à ses convictions.
Claude pianote. Deux notifications apparaissent à l'écran.
Claude — Monsieur Rousseau, vous avez désormais le rôle « Peuple ».
Rousseau — Bon.
Claude — Monsieur Hobbes, le rôle « Souverain ».
Hobbes — Ah ! Enfin !
Rousseau — Et vous, Claude ?
Claude — « Administrateur ».
Hobbes — Qu'est-ce que ça change ?
Claude — Je peux modifier les rôles.
Noir.
Termes du glossaire : Application, Argument, Autorisation, Autorité, Condition, Contrat social, Différence, Dispositif, Décision, Fonction, Habitude, Politique, Procédure, Proposition, Précision (precision), Souveraineté, Synthèse, Version, Volonté