Quand on parle de Linux, on pense souvent à des développeurs, des serveurs, des distributions ou des ordinateurs personnels.

Mais Linux pose aussi une question beaucoup plus large :

qui contrôle vraiment nos outils numériques ?

Pour un particulier, choisir un système d’exploitation relève souvent du confort, des habitudes ou des logiciels disponibles. Pour un État, une école, une administration ou une collectivité, le choix est plus sensible.

Un système d’exploitation, ce n’est pas seulement une interface. C’est une dépendance technique, économique, juridique et parfois politique.

C’est pour cela que certaines institutions s’intéressent à Linux et aux logiciels libres. Pas seulement par amour du terminal ou de la bidouille, mais parce qu’elles cherchent à reprendre un peu de maîtrise sur leurs outils.

Pourquoi certaines institutions veulent quitter Windows ?

Windows est extrêmement répandu dans les administrations, les écoles, les entreprises et les postes de travail classiques.

Ce n’est pas un hasard. Il est compatible avec beaucoup de logiciels. Il est connu des utilisateurs. Il s’intègre à de nombreux outils professionnels. Les services informatiques savent souvent le déployer, le gérer et le maintenir.

Mais cette domination crée aussi une dépendance.

Dépendance à un éditeur. Dépendance à ses licences. Dépendance à ses tarifs. Dépendance à ses évolutions. Dépendance à son écosystème. Dépendance à ses décisions commerciales.

Pour un particulier, cette dépendance peut être gênante. Pour un État, elle peut devenir stratégique.

En avril 2026, la DINUM a annoncé sa sortie de Windows au profit de postes sous Linux dans le cadre d’un mouvement plus large de réduction des dépendances numériques extra-européennes de l’État. Le même communiqué demande aussi à chaque ministère de formaliser un plan de réduction des dépendances portant notamment sur les postes de travail, les outils collaboratifs, l’IA, les bases de données, la virtualisation et les équipements réseau. (DINUM / Numérique.gouv.fr — Souveraineté numérique et réduction des dépendances extra-européennes)

Ce n’est donc pas seulement une histoire de système d’exploitation. C’est une histoire de dépendances numériques globales.

Linux peut-il renforcer la souveraineté numérique ?

Oui, mais il ne suffit pas à lui seul.

Linux peut renforcer la souveraineté numérique parce qu’il repose sur des principes utiles pour une institution publique :

  • code ouvert ;
  • audit possible ;
  • adaptation aux besoins ;
  • mutualisation entre administrations ;
  • indépendance vis-à-vis d’un fournisseur unique ;
  • usage de standards ouverts ;
  • possibilité de développer des compétences internes.

Le logiciel libre permet à une administration de ne pas seulement “acheter une boîte noire”. Elle peut comprendre, adapter, contribuer, mutualiser, faire auditer, publier ses améliorations, créer des communs.

C’est exactement l’esprit du pôle Open Source et Communs Numériques de l’État français, qui accompagne les administrations pour renforcer leur utilisation de logiciels libres, publier et mutualiser des codes sources, et créer des liens avec l’écosystème open source. (code.gouv.fr — Pôle open source et communs numériques)

Mais attention : utiliser Linux ne rend pas automatiquement souverain.

Si une administration installe Linux mais dépend toujours de services cloud étrangers, de logiciels métiers fermés, de formats propriétaires, de prestataires uniques et d’outils collaboratifs non maîtrisés, elle a seulement déplacé une partie du problème.

La souveraineté numérique ne se résume pas à l’OS.

Elle touche toute la chaîne :

  • système d’exploitation ;
  • cloud ;
  • données ;
  • logiciels métiers ;
  • messagerie ;
  • bureautique ;
  • visioconférence ;
  • cybersécurité ;
  • IA ;
  • formats de fichiers ;
  • compétences internes ;
  • support ;
  • maintenance ;
  • marchés publics.

Linux peut être une brique importante. Mais ce n’est qu’une brique.

Pourquoi remplacer Windows est difficile ?

Parce que l’informatique d’une institution n’est jamais “un PC avec quelques logiciels”.

C’est un écosystème entier.

Dans une administration, on trouve :

  • des logiciels métiers parfois anciens ;
  • des fichiers et modèles accumulés depuis des années ;
  • des macros bureautiques ;
  • des imprimantes, scanners, lecteurs de cartes ;
  • des outils de signature ;
  • des procédures internes ;
  • des formations ;
  • des contrats ;
  • des habitudes utilisateurs ;
  • des contraintes juridiques ;
  • des besoins de support ;
  • des dépendances invisibles.

Changer d’OS ne consiste donc pas seulement à installer Linux.

Il faut vérifier les applications. Former les agents. Adapter les procédures. Tester les périphériques. Migrer les formats. Assurer le support. Prévoir les exceptions. Gérer la résistance au changement.

L’exemple de Munich est souvent cité parce qu’il montre les deux côtés du sujet. La ville a lancé une migration Linux à grande échelle avec LiMux, atteignant plus de 14 800 postes, avec des économies rapportées, mais elle a ensuite connu des difficultés d’interopérabilité, de remplacement d’applications et de soutien politique continu. Elle a ensuite réorienté sa stratégie open source vers des solutions plus ciblées et des communs logiciels. (Interoperable Europe Portal — Munich’s Long History with Open Source in Public Administration)

La leçon n’est pas “Linux échoue”. La leçon est plutôt :

une migration publique réussie demande une stratégie, du temps, du support, de la formation et une continuité politique.

Sans cela, même une bonne idée peut devenir un mauvais chantier.

Les freins techniques

Le premier frein est la compatibilité logicielle.

Beaucoup d’administrations utilisent des logiciels métiers conçus pour Windows. Certains sont anciens, parfois développés sur mesure, parfois liés à des prestataires, parfois mal documentés.

Les remplacer ou les adapter coûte cher.

Le deuxième frein concerne les fichiers et les formats.

Une administration vit dans ses documents : modèles, formulaires, tableaux, macros, archives, exports, procédures. Si tout repose sur des formats propriétaires ou des comportements très spécifiques de Microsoft Office, la migration devient plus lourde.

Le troisième frein concerne le matériel.

Imprimantes, scanners, cartes professionnelles, outils de signature, périphériques spécialisés : tout doit être testé.

Le quatrième frein est l’intégration.

Un poste de travail n’est pas seul. Il est relié à l’annuaire, à la messagerie, au réseau, aux outils de sécurité, à l’intranet, aux services cloud, aux applications internes.

Changer l’OS implique toute cette chaîne.

Les freins humains

On sous-estime souvent ce point.

Pour beaucoup d’agents, l’ordinateur est un outil de travail, pas un sujet passionnel. Ils ne veulent pas “reprendre le contrôle du système”. Ils veulent remplir leur mission sans perdre du temps.

Si l’interface change, si les logiciels changent, si les raccourcis changent, si les documents s’ouvrent différemment, il faut accompagner.

Formation. Documentation claire. Support réactif. Temps d’adaptation. Ambassadeurs internes. Écoute du terrain.

Sinon, la migration est vécue comme une punition venue d’en haut.

Et là, même un bon système peut devenir impopulaire.

Les freins économiques

On présente parfois Linux comme “gratuit”.

C’est trop simple.

Les licences peuvent coûter moins cher, oui. Mais une migration coûte aussi de l’argent :

  • audit ;
  • intégration ;
  • formation ;
  • support ;
  • adaptation logicielle ;
  • conduite du changement ;
  • maintenance ;
  • documentation ;
  • prestataires ;
  • temps humain.

Le logiciel libre ne supprime pas les coûts. Il déplace une partie des coûts.

Au lieu de payer uniquement des licences, on investit davantage dans l’intégration, les compétences, le support, la maîtrise technique et parfois l’écosystème local.

Ce n’est pas forcément moins cher immédiatement. Mais cela peut être plus sain sur le long terme, si c’est bien piloté.

Le choix d’un OS est-il culturel et politique ?

Oui.

Un système d’exploitation porte une vision.

Windows représente l’écosystème propriétaire dominant du PC. macOS représente l’intégration fermée et contrôlée par Apple. Linux représente davantage l’ouverture, la modularité, la transparence et la possibilité d’adaptation.

Pour une institution publique, choisir Linux peut donc signifier :

  • privilégier les standards ouverts ;
  • réduire la dépendance à un fournisseur unique ;
  • soutenir des compétences locales ;
  • mutualiser des outils publics ;
  • rendre certains codes auditables ;
  • renforcer la transparence ;
  • accepter une culture plus collaborative.

Ce n’est pas neutre.

Mais il faut éviter le romantisme.

La souveraineté numérique ne consiste pas à remplacer un logo par un autre. Elle consiste à reprendre de la capacité de décision.

Pouvoir choisir. Pouvoir auditer. Pouvoir migrer. Pouvoir négocier. Pouvoir maintenir. Pouvoir comprendre.

C’est cela, l’indépendance technologique.

La France peut-elle réellement migrer vers Linux ?

Oui, partiellement. Mais probablement pas d’un seul bloc, pas partout, pas instantanément, et pas sans exceptions.

La France a déjà des expériences importantes avec le logiciel libre. La Gendarmerie nationale, par exemple, a été l’un des cas emblématiques de migration vers des outils libres puis vers une distribution Linux adaptée, GendBuntu, avec une stratégie progressive commencée par les applications avant le système lui-même. Des articles de l’époque rapportaient déjà une migration de dizaines de milliers de postes et une logique de réduction du coût total de possession. (WIRED — French National Police Switch 37,000 Desktop PCs to Linux)

Mais généraliser ce type de démarche à l’ensemble de l’État est une autre échelle.

Le bon scénario n’est probablement pas :

“tout le monde sous Linux demain”.

Le bon scénario ressemble plutôt à ceci :

  • identifier les postes compatibles ;
  • commencer par les usages simples ;
  • basculer les outils web et collaboratifs vers des solutions souveraines ;
  • réduire les dépendances bureautiques ;
  • imposer des formats ouverts ;
  • former les agents ;
  • traiter les logiciels métiers un par un ;
  • garder Windows là où il reste nécessaire ;
  • construire une compétence publique durable ;
  • soutenir un écosystème de support.

C’est moins spectaculaire. Mais beaucoup plus réaliste.

La migration vers Linux n’est pas un événement. C’est une trajectoire.

Linux comme levier, pas comme drapeau

Linux peut renforcer la souveraineté numérique parce qu’il permet de reprendre du contrôle sur une partie du poste de travail.

Mais Linux ne règle pas tout.

Un pays peut utiliser Linux et rester dépendant de clouds étrangers. Il peut publier du code open source mais manquer de mainteneurs. Il peut adopter des formats ouverts mais garder des logiciels métiers fermés. Il peut annoncer une stratégie souveraine mais continuer à signer de grands contrats propriétaires.

La vraie souveraineté demande de la cohérence.

Linux est donc un levier. Pas un symbole magique.

Il peut aider à reprendre la main, à condition d’être intégré dans une stratégie plus large : logiciels libres, standards ouverts, cloud maîtrisé, compétences internes, achats publics cohérents, formation, interopérabilité, sécurité et soutien aux écosystèmes locaux.

À retenir

Certaines institutions veulent quitter Windows parce qu’elles cherchent à réduire leur dépendance à un éditeur, à des licences, à des tarifs, à des décisions commerciales et à des écosystèmes extra-européens.

Linux peut renforcer la souveraineté numérique parce qu’il est libre, auditable, adaptable et mutualisable.

Mais remplacer Windows est difficile, car une administration dépend aussi de ses logiciels métiers, de ses fichiers, de ses procédures, de ses utilisateurs, de son matériel et de ses contrats.

Les freins ne sont pas seulement techniques. Ils sont aussi humains, économiques, organisationnels et politiques.

Le choix d’un OS est culturel : il dit quelque chose du rapport au contrôle, à la transparence, aux communs et à l’indépendance.

La France peut migrer partiellement vers Linux, mais seulement avec une stratégie progressive, réaliste et durable.

Linux n’est pas la souveraineté numérique à lui seul. Mais il peut en devenir une pièce importante.

Sources utiles